
Dans le domaine du contrôle qualité, de la production ou de la recherche, comparer des résultats analytiques fait partie du quotidien.
Mais que se passe-t-il lorsque deux professionnels, chacun convaincu de la rigueur de son travail, constatent un écart inexpliqué entre leurs résultats ?
C’est une situation fréquente, parfois source de tensions, d’incompréhensions ou de décisions hâtives.
Exemple concret : deux laboratoires mesurent le taux d’alcool d’un même échantillon de spiritueux. Le premier trouve 40,1 % vol., le second 39,8 % vol..
Qui a raison ? L’un des deux s’est-il trompé ? sont-ils forcément incompatibles, ou simplement différents dans la limite des incertitudes ?
Avant de trancher, il est essentiel de se poser les bonnes questions. Car derrière chaque résultat se cache une méthode, un instrument, un opérateur, une incertitude, et parfois une définition différente du paramètre analysé.
1. Comprendre l’origine des écarts : les bonnes questions à se poser
Avant d’invoquer un écart analytique, il est essentiel de commencer par éliminer les causes les plus fréquentes liées au contexte de la mesure.
Premières vérifications conseillées :
- Les deux mesures concernent-elles le même échantillon, au même moment ?
- Les conditions de prélèvement et de conservation étaient-elles équivalentes ?
- Les unités sont-elles les mêmes ?

Remarque :
La Boxette LABOX de conversion « Unités & Concentrations» vous aide à convertir rapidement vos résultats d’analyse dans des unités comparables.
Exemples : mg/L ⇄ g/hL, g/dm³ ⇄ g/hL, en alcool pur ⇄ au taux d’alcool du produit.
Illustration d’un cas concret de conversion à la fin de cet article.
Une fois ces points vérifiés, l’enquête peut se poursuivre avec les questions suivantes :
- La définition du paramètre est-il le même ?
- La méthode et la précision des équipements d’analyse sont-ils les mêmes ?
- Ces méthodes sont-elles adaptées ?
- Les instruments sont-ils étalonnés correctement, avec une traçabilité vérifiée ?
Ces précisions ne peuvent être apportées qu’en consultant directement les personnes responsables des méthodes d’analyse.
Si, malgré tout, l’écart reste inexpliqué, il faut alors s’intéresser aux incertitudes de mesure et se poser deux questions essentielles :
- Les incertitudes de mesure sont-elles connues, calculées et documentées ?
- Les résultats sont-ils compatibles au regard des incertitudes annoncées ?
Pour répondre à ces deux dernières questions, il est nécessaire de comprendre et savoir interpréter les incertitudes de mesure. Un point souvent sous-estimé.
Or les réponses conditionnent la capacité à trancher avec objectivité et à prendre une décision qui peut avoir de lourdes conséquences financières ou commerciales : refus de produit, blocage de production, litige qualité…
2. Exemple de deux résultats compatibles malgré un écart
Deux résultats différents peuvent être « considérés comme équivalents» si leurs intervalles d’incertitude se recoupent.
Exemple :
- Résultat 1 : 40,1 % vol. ± 0,2 % → Intervalle : [39,9 ; 40,3]
- Résultat 2 : 39,8 % vol. ± 0,2 % → Intervalle : [39,6 ; 40,0]
- Zone commune : [39,9 ; 40,0]
Les deux résultats se recoupent sur un intervalle de 0,1 % vol.. Ils peuvent être considérés comme équivalents, même si leurs valeurs centrales sont différentes.
Pour interpréter un écart, il est donc primordial que les résultats soient accompagnés de l’incertitude d’analyse et que celle-ci soit connue et maitrisée.
3. Mais de quelle incertitude parle-t-on exactement ?
Toutes les incertitudes ne se valent pas. Pour comparer objectivement deux résultats d’analyse, il ne suffit pas de se fier à la seule reproductibilité de la méthode.
L’incertitude pertinente est une incertitude élargie qui tient compte de l’ensemble des sources de variabilité, comme celles issues d’essais interlaboratoires (1). et non uniquement des tests internes.
On peut être précis et reproductible, mais pas juste.
C’est pourquoi il est essentiel que :
- l’opérateur soit bien formé à la méthode,
- le système de mesure fasse l’objet de contrôles réguliers pour détecter toute dérive,
- les incertitudes soient documentées, justifiées et traçables.
4. Quand les résultats sont calculés à partir de plusieurs mesures
Dans certains cas, l’évaluation de l’incertitude devient plus complexe, notamment lorsque le résultat repose sur plusieurs mesures combinées.
Exemple

Calcul des volumes d’alcool pur lors du chargement ou du déchargement en citerne: il s’appuie sur plusieurs mesures combinées — hauteur de jauge ou de masse, converties en volume à 20 °C, et du taux d’alcool également corrigé à 20 °C.
Dans ce type de situation, il est possible — et recommandé — d’informatiser le calcul d’incertitude, en intégrant les incertitudes associées à chaque mesure élémentaire, y compris celles mentionnées dans les certificats de jaugeage.
Pour les calculs de volume à 20°C, l’outil Digitank Camions Citernes permet de passer d’une hauteur de creux à un volume à 20°C.
Un litige de résultats sur le volume d’alcool pur, entre le bordereau de livraison et la réception → si les résultats sont accompagnés d’une incertitude, ce sera une aide précieuse à la prise de décision.
5. Quand la réglementation impose une limite fixe : que faire en cas d’écart avec la valeur réglementaire
La gestion d’un écart devient particulièrement délicate lorsqu’un seuil réglementaire est en jeu. C’est le cas, par exemple, des spiritueux bénéficiant d’une appellation d’origine, qui exigent des seuils minimum ou maximum de certains paramètres.
Exemple :
Mon contrôle interne ou celui réalisé par un laboratoire externe, indique une teneur en alcool de 39,8 % vol. ± 0,2 %, alors que la réglementation fixe un minimum de 40,0 % vol.
L’intervalle d’incertitude associé [39,6 ; 40,0] couvre bien la limite réglementaire, mais la valeur centrale reste inférieure à ce seuil.
Suis-je conforme à la réglementation ?
Qu’en est-il en cas de contrôle par un organisme officiel ?
Si la valeur trouvée, par l’organisme de contrôle, est de 39,8 % vol. avec une incertitude de mesure de +/- 0,2% vol., l’intervalle dans lequel se situe la valeur vraie est alors comprise entre ces bornes [39,6 ; 40,0]. il y a une probabilité non nulle que sa « valeur vraie » soit bien de 40,0% vol. → le produit peut être considéré comme conforme dans la limite des incertitudes.
Par contre, si cet organisme annonce le même résultat mais avec une incertitude de +/- 0,15 % vol., l’intervalle dans lequel se situe la valeur vraie est alors comprise entre ces bornes [39,65 ; 39,95]. Dans ce cas, la limite de 40 % n’est plus couverte par l’intervalle → le produit sera jugé non conforme.
🔴 Si l’incertitude associé à votre résultat de mesure n’est pas au moins aussi faible que celle des laboratoires officiels, il est prudent de prendre une marge de sécurité. Cela vous garantit qu’en cas de contrôle, vos résultats seront conformes dans la limite des incertitudes du laboratoire officiel.
Les laboratoires officiels de contrôle sont tenus de travailler sous ISO 17025. Cette norme impose aux laboratoires d’évaluer l’incertitude de mesure et de la fournir lorsque cela est pertinent pour l’interprétation du résultat, en particulier dans les cas de conformité réglementaire.
6. Conclusions sur les incertitudes de mesure
En cas de litige sur un paramètre analytique, que ce soit avec un fournisseur, un client ou un organisme de contrôle officiel, il est crucial de disposer de résultats accompagnés de leur incertitude, qu’ils proviennent de votre propre laboratoire ou d’un prestataire externe.
Si cette compétence n’est pas maîtrisée en interne, il est recommandé de faire appel à un laboratoire accrédité ISO 17025 pour les analyses soumises à des exigences réglementaires ou contractuelles. Sur demande, ce laboratoire fournira des résultats accompagnés de leur incertitude de mesure, gage de fiabilité et de crédibilité.
Une incertitude bien calculée, documentée et justifiée est une arme de défense technique en cas de désaccord sur un paramètre analytique.
Ne pas connaître ses incertitudes, c’est laisser aux autres le pouvoir de trancher à sa place.
7. En cas de litige : Interpréter les différences avec rigueur (et humilité)
Un écart n’est pas nécessairement un problème. Il peut refléter :
- une différence d’approche méthodologique,
- une variation naturelle dans le produit,
- ou une variabilité maîtrisée dans le cadre des incertitudes admissibles.
L’objectif n’est pas de « trouver un coupable », mais de comprendre et améliorer la comparabilité des données.
Collaborer plutôt que s’opposer : la résolution d’un écart analytique est souvent une opportunité d’échanger sur les pratiques, de renforcer les processus et d’augmenter la confiance mutuelle.

Un litige de résultat d’analyse : faites-vous aider par un professionnel de l’analyse qui au vu des résultats rendus, vous guidera pour poser les bonnes questions et vous accompagnera pour déterminer l’origine potentielle de l’écart constaté et sa légitimité.
Article co-écrit par :
Evelyne CHANSON – Docteur Ingénieur en analyses – Consultante en Contrôle Qualité Vins & Spiritueux – EC Consulting
et
Pauline FUR – Œnologue conseil, Ingénieur chimiste – Responsable qualité – Laboratoire Mornet Œnologie
Cet article vous a plu, il suscite un besoin de complément d’informations, des correctifs, n’hésitez-pas à nous en faire part.
Bibliographie
(1) BIPEA – Bureau Interprofessionnel d’Etudes Analytiques – https://www.bipea.org/fr/essais-interlaboratoires-boissons/


Merci Evelyne pour cet excellent article, toujours aussi pertinent faisant écho à des situations malheureusement courantes!
Cet article est un véritable outil,
Marianne